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Publié le par Le califat imaginaire d'Ahmad al-Mansûr



 

Edition. Sultan d’hier et d’aujourd’hui

A l’heure où le Maroc célèbre les dix ans de règne de Mohammed VI, Nabil Mouline, dans un livre qu’il consacre au sultan saadien Ahmad Al Mansûr, décrypte des traditions d’une frappante modernité. Analyse.

 

 

Au début de la Mouqqadima, Ibn Khaldoun résumait ainsi l’objet de son monumental ouvrage : “J’ai composé un livre d’histoire, grâce auquel j’ai jeté quelques lumières sur les conditions des présentes générations… j’ai donné des explications qui permettent au lecteur de découvrir les causes des événements et de voir par quelles voies les fondateurs de dynasties sont parvenus au pouvoir”. Eclairer le présent à la lumière du passé, c’est aussi l’objectif qu’aurait pu se proposer le jeune historien Nabil Mouline dans Le Califat imaginaire d’Ahmad Al Mansûr, paru tout récemment aux Presses universitaires de France. En tout cas, son ouvrage particulièrement riche et stimulant autorise une telle lecture.

Centralisation inédite

Sources marocaines et européennes à l’appui, il y analyse les 25 années du règne d’Ahmed Al Mansûr, dit encore Al Dhahabî (le doré ou l’aurifère) en raison de sa richesse colossale, qui fut le maître du Maroc et d’une partie de l’Afrique de l’Ouest entre 1578 et 1603. Le propos de Nabil Mouline n’est pas tant de faire la biographie de ce sultan que de“replacer le personnage dans son époque, le considérant comme un point d’entrée précieux pour la compréhension d’un processus inédit de centralisation et de concentration du pouvoir”. Car avec Al Mansûr, une nouvelle forme de domination se met en place, dont ce livre s’attache à décrypter la nature et les modalités. Si en effet le nouveau maître est parvenu à imposer son pouvoir de façon aussi absolue sur le réel, c’est pour s’être appuyé sur une minutieuse et complexe élaboration symbolique, destinée à frapper l’imaginaire de ses sujets et du reste du monde. Le sultan lui-même fut à la fois le principal ordonnateur et la clé de voûte de ce système savamment conçu, grâce auquel la monarchie marocaine s’est trouvée refondée idéologiquement et politiquement, et qui s’est perpétué, sans modifications importantes, chez l’actuelle dynastie régnante.

Le XVIème siècle marque un tournant dans l’histoire du Maroc. Rupture avec les dynasties médiévales antérieures, notamment les Mérinides et les Wattasides. Faute d’une idéologie politico-religieuse bien définie, ceux-ci avaient fondé leur légitimité sur l’esprit de corps tribal (la fameuse‘asabiyya d’Ibn Khaldoun) et la multiplication des centres de pouvoir. A contrario, la nouvelle dynastie – que notre auteur désigne par son véritable nom :“Zaydanide” plutôt que“Saadienne” - entreprend, pour légitimer son pouvoir à l’intérieur du Maroc, de transcender le cadre tribal en s’affirmant comme autorité religieuse et en manifestant une volonté centralisatrice. A quoi s’ajoute une politique extérieure soucieuse d’échapper à l’influence étrangère, notamment ottomane, et visant à étendre son empire sur le Sahara et le Soudan. Tel est ce que Nabil Mouline nomme le“projet triptyque” d’Al Mansûr, qu’il analyse de façon lumineuse dans les trois chapitres qui composent son ouvrage.

La légitimation religieuse et politique

Comme le font les différentes sources auxquelles il se réfère, l’auteur qualifie Ahmad Al Mansûr, ainsi que les autres souverains zaydanides, de“sultan-sharîf”. Appellation qui rend compte, écrit-il, de“la légitimité à la fois temporelle - d’où le terme sultan- et spirituelle – d’où le terme sharîf- à laquelle prétendaient les souverains de cette dynastie”.

C’est en effet en jouant sur ce double registre politique et religieux, caractéristique de l’idéologie sharîfienne, qu’Al Mansûr établira son pouvoir. Son but était d’instaurer, comme l’avaient voulu ses prédécesseurs omeyyades, fatimides, almohades et mérinides, un califat occidental directement inspiré de la“monarchie universelle islamique”, seul modèle conceptuel et institutionnel susceptible de fournir un fondement légitime à sa domination. Aussi, avec l’aide de son entourage immédiat, le nouveau sultan va-t-il aller puiser dans le corpus islamique tout ce qui peut contribuer à conférer un caractère sacré à son projet politique. L’élaboration de sa généalogie lui permettra, par exemple, de faire descendre les souverains zaydanides d’Al Hassan, petit-fils du Prophète par sa fille Fatima, et de monopoliser ainsi l’héritage prophétique. Al Fishtâlî, son vizir-historiographe, ira même jusqu’à comparer Al Mansûr à Mohammed dans un récit qu’il fait de l’exil qui le conduisit, quand il était encore prince, de Sijilmassa à Tlemcen. Cet exil qualifié de“hijra” est décrit comme un long et pénible voyage, sans eau ni nourriture, et tout entier consacré à la prière. Façon de donner à entendre, souligne Nabil Mouline, que se répétait là“l’étape inaugurale de la geste prophétique et la voie indispensable pour réaliser la cité idéale sur terre”.

Mais cette légitimation par la religion n’aurait pas été complète sans le soin tout particulier apporté à la formation du sultan-sharîf. Le Prophète aurait déclaré :“Celui qui choisit la science a pris une grande part de l’héritage, et celui qui s’engage dans le chemin de la science, Dieu lui facilitera le chemin du paradis”. On le suivit scrupuleusement. Confié aux meilleurs précepteurs - comme au Collège royal actuel, Al Mansûr reçut une éducation parfaitement conforme à l’enseignement traditionnel : exégèse coranique, droit musulman, grammaire et littérature arabes, mais aussi mathématiques, astronomie et autres disciplines profanes font partie de son cursus. Ce qui lui valut d’être considéré par une partie des ouléma et des lettrés comme“le prince des savants et le savant des princes”. Légitimé par son savoir, il pouvait ainsi régner en maître sur tous“les champs, les acteurs et les réseaux de la connaissance au Maroc”.

La théâtralisation du pouvoir

L’élaboration idéologique, visant à souligner la centralité du sultan-sharîf et son lien originel avec la transcendance divine, va se trouver renforcée par un autre dispositif tout aussi essentiel : celui qui touche aux insignes du pouvoir (shi’âr al-khilâfa ou shârât al-mulk) et au cérémonial sultanien (al-marâsim).

Ainsi, sur le plan religieux, il revient au sultan-sharîf de prononcer la khutba (prêche) et de présider aux prières solennelles du vendredi, de‘id al-fitr et‘id al-adha (fêtes fin de ramadan et du sacrifice du mouton). Lors des cérémonies et audiences officielles, il revêt l’habit d’apparat (thiyâb al-hayba) où domine la couleur blanche. Composé du sirwâl (pantalon), du qamîs (sorte de blouse), du caftan à manches larges, du silhâm (cape) ainsi que de la shâshiyya rouge (connue sous le nom de fez) entourée d’un turban de mousseline (‘amâma), cet habit est encore en usage aujourd’hui, à quelques détails près. En tête des cortèges, les étendards, trompettes, clairons et tambours annonçaient l’arrivée du souverain. Autant de symboles d’ordre religieux, politique et militaire, utilisés par le sultan-sharîf pour impressionner ses sujets et ses hôtes étrangers. Ils servaient aussi à le distinguer du reste de la cour et à polariser les regards sur sa personne. Mais“l’insigne par excellence du pouvoir sharîfien reste l’ombrelle. Cet instrument, conçu pour abriter le souverain en marche, est un manche couronné d’un dôme qui semble représenter l’axe de l’univers et la voûte céleste. Le sultan serait le centre du sultanat voire le centre de l’univers, autour duquel tout tournerait”, écrit Nabil Mouline. Si l’ombrelle (mizalla) était déjà valorisée chez les Perses, les Abbasides et dans d’autres cours orientales voire même en Occident, Louis Chénier, Consul français à Rabat au XVIIIème siècle, y voit“la marque distinctive de la souveraineté” chez les monarques marocains, et elle conservera ce privilège jusqu’à nos jours.

Que, par l’usage des symboles et l’emprise sur l’imaginaire, le sultan-sharîf soit ainsi érigé en centre unique de référence ne l’empêche cependant nullement de se déplacer. Au point que dans son royaume, on pourrait dire, avec Pascal, que“le centre est partout et la circonférence nulle part”. Il était de tradition que les sultans passent une partie de l’année hors de la capitale impériale, soit pour résoudre les conflits entre les tribus ou juguler une tentative de sédition, soit pour se livrer à des plaisirs tels que la chasse. En pareil cas, la cour l’accompagnait et un“palais mobile” (mahalla) se mettait en place. Sorte de camp circulaire fait de tentes plantées autour du pavillon du souverain, ce dispositif spatial donnait à voir la toute-puissance de celui qui en occupait le centre, tout en manifestant que ce maître était partout chez lui et en contact direct avec ses sujets. Aussi la mahalla devint-elle “l’un des instruments privilégiés de la diffusion de l’idéologie califale d’Al Mansûr”. Aujourd’hui, le monarque marocain dispose de palais en dur dans de nombreuses villes du royaume. Même en son absence, ils constituent autant de symboles de sa présence. Du reste, la tradition de mouvement et de déplacement du souverain ne s’est pas perdue, loin s’en faut.
Il serait trop long de dresser ici la liste des insignes et des manifestations du cérémonial sultanien toujours de mise à l’heure actuelle. Les courtisans d’aujourd’hui y trouveraient, entre autres, certains titres honorifiques, formules ou gestes de salutations qu’ils ont coutume d’employer en présence de leur maître. Mais il est une cérémonie essentielle dont la codification est restée jusqu’à présent particulièrement minutieuse, c’est celle de la bey’a ou prestation du serment d’allégeance. Pour l’auteur, d’un point de vue symbolique, elle représente “l’unanimité du choix des sujets, unis autour de leur sultan et de la dynastie... D’un point de vue pratique et politique, la cérémonie peut être considérée comme une démonstration de force (la présence massive des troupes illustre cela) dans le but de tenir les sujets en respect…et catalyser l’imaginaire de la population…”
La naissance du Makhzen

Ces procédés de légitimation religieuse et politique ne suffisent pas à Al Mansûr pour assurer sa domination absolue. Aussi va-t-il leur adjoindre un dispositif institutionnel lui conférant“le monopole de la violence légitime” (il est le chef des armées) et le“monopole fiscal” : centralisant l’ensemble des revenus, il dispose ainsi d’une indépendance financière pour couvrir les dépenses somptuaires (cérémonies, apparat, palais…), payer son personnel et ses soldats, acheter des armes, aider financièrement desœuvres pieuses ou des artistes, donner des cadeaux et briller sur la scène internationale.
Combinés aux autres attributs de sa toute-puissance, la possession exclusive de ces deux moyens de domination conduira à la création, sous Ahmad Al Mansûr, d’un système de gouvernement sharîfien cohérent et durable : le Makhzen. Le mot“makhzen”, qui a donné en français“magasin”, avait désigné d’abord le lieu où l’on entreposait l’argent et les biens précieux, puis le trésor public lui-même. Au Maroc, il apparaît pour la première fois au XIIème siècle chez les Almohades, qui nomment ainsi le trésor califal, avant de devenir un concept politique spécifiquement marocain. Avec le règne d’Al Mansûr, le mot“makhzen” désignera progressivement tout à la fois le fonctionnement et l’étiquette de la cour, l’organisation et l’administration centralisées de l’Etat, et un mode particulier de gouvernance. A son arrivée au pouvoir, on pouvait s’attendre à ce que la dynastie alaouite succédant aux Zaydanides cherche à marquer sa différence. Pourtant, dès ses débuts, elle conserva de manière quasi identique l’organisation du Makhzen, l’idéologie qui la soutenait ainsi que l’appareil symbolique du pouvoir. Cet héritage fut admis, plus tard, par le sultan alaouite Sidi Mohammed Ben Abdallah qui n’hésitera pas à parler d’Ahmad Al Mansûr en l’appelant“notre oncle” (‘ammouna). Cette“filiation”, qu’elle ait été assumée ou non, n’aura-t-elle pas permis à la monarchie alaouite de s’enraciner dans une histoire ancestrale et de consolider sa propre légitimité ?

Le livre de Nabil Mouline fournit des éléments de réponse à cette question et à bien d’autres. Il permet aussi, pour conclure avec Ibn Khaldoun, “de sonder les profondeurs d’hier et d’aujourd’hui et de tirer l’esprit de la torpeur et du sommeil”.

 

 

 

L’auteur
Né en 1980 à Rabat, Nabil Mouline effectue ses classes primaires et secondaires dans sa ville natale. Après son baccalauréat, il entame un double cursus en Histoire et Etudes orientales à l’Université de Lyon puis à la Sorbonne où il obtient une licence, une maîtrise et un DEA (diplôme d’études approfondies) dans chacune de ces disciplines. Il complète sa formation à Sciences Po Paris par un Master.
En janvier 2008, il soutient à la Sorbonne sa thèse de Doctorat d’Histoire intitulée : Le califat imaginaire d’Ahmad al-Mansûr. Légitimité, pouvoir et diplomatie au Maroc (1578-1603). Actuellement attaché de recherche et d’enseignement à Sciences Po Paris, il prépare une seconde thèse en sciences politiques sur les ouléma dans l’Arabie Saoudite contemporaine.

 

 

 

[EXTRAIT] Des vizirs sans titre
“Outre le sultan-sharîf…le noyau du Makhzen était constitué par un certain nombre de qâ’ids et de pashas polyvalents. La fonction de vizir, sorte de premier ministre, fut utilisée par les premiers souverains de la dynastie des Zaydanides… Par la suite, le titre de vizir devint purement honorifique et fut décerné à plusieurs dignitaires de la cour mansûrienne dont le plus célèbre était le chef de la chancellerie et l’historiographe ‘Abd al’-Azîz al-Fishtâlî. Certaines personnalités… étaient les plus proches collaborateurs du sultan. Autrement dit, ces hommes étaient les fidèles parmi les fidèles, auxquels le sultan confiait les missions politiques, militaires ou diplomatiques les plus délicates”.

 

 

 

[EXTRAIT] Le Diwân, un conseil sultanien
“…Selon le principe islamique de la shûrâ ou consultation, tous les souverains musulmans étaient tenus de consulter les“gens qui délient et lient” (ahl al-hall wa al‘aqd), c’est-à-dire l’élite… Ce conseil sultanien formé des principaux responsables du sultanat…avait plusieurs prérogatives dans les domaines politique, juridique, économique et militaire. En effet, les grandes décisions du règne étaient prises durant ce conseil…”

 

 

 

[EXTRAIT] La fortune personnelle du sultan
“Les sources européennes affirment que le sultan-sharîf Ahmad Al Mansûr était “the greatest prince in the world for money”. Cette réputation justifiait pleinement le fait que le roi de France Henri III lui avait demandé un emprunt de cent cinquante mille écus, une somme considérable pour l’époque, que le prétendant portugais Don Antonio fondait beaucoup d’espoir sur son soutien financier pour reconquérir le trône de ses ancêtres, que la reine d’Angleterre comptait également sur son soutien financier pour nuire aux intérêts espagnols et que le prince du Bornou lui prêta serment d’allégeance pour obtenir une aide financière et matérielle”.

 

 

 

[EXTRAIT] Le monopole du commerce des produits stratégiques
“…Les sultans-shârifs voulurent développer des activités économiques qui leur assureraient des revenus confortables et stables et qui leur éviteraient de se voir dépendants des impôts perçus auprès des tribus, trop souvent frondeuses. Les sultans se réservèrent le monopole du commerce de plusieurs produits stratégiques tels que le salpêtre, le sel, les mines de cuivre ou le blé. Mais les revenus de ces produits étaient sans doute insuffisants pour leur assurer la sécurité financière à laquelle ils aspiraient. Pour pallier ce manque, le sultan-shârif Muhammad al-Shaykh al-Mahdî tenta…de fonder des raffineries de sucre dans la province du Sûs, vu que le marché international était très demandeur de ce produit de première nécessité et que la région possédait des traditions multiséculaires dans le domaine…Il fallut attendre Ahmad Al Mansûr… pour voir ce projet aboutir”.

 

 

Par Ruth Grosrichard

http://www.telquel-online.com/386/mage_culture5_386.shtml

 Destin d'un souverain savant et diplomate
« Le Califat imaginaire d'Ahmad al-mansour » de Nabil Mouline

Saïd AFOULOUS
L'opinion : 25 - 09 - 2009

Quand on pense à Ahmad al-Mansour ed-Dahbi, on évoque aussitôt la victoire la bataille de Oued el-Makhzine et le conquérant de l'Afrique subsaharienne au-delà de Tombouctou. On pense aussi à Ksar Badii, joyaux d'architecture marocaine qui rappelle Ksar al-Hamra si bien décrit par Abdelaziz al-Fichtali, historiographe d'al-Mansour. Ensuite, on est plus réducteur en pensant qu'il n'a fait que récolter les retombées du grand séisme international qu'a été la Bataille des Trois Rois où périt le jeune roi portugais Don Sébastien et son armée. Mais qu'a donc fait Ahmad al-Mansour de 1578 à 1603 durant les vingt-cinq années de son règne, soit un quart de siècle ?
Dans son ouvrage « le Califat imaginaire d'Ahmad al-Mansour », Nabil Mouline, docteur en histoire, diplômé de l'Institut des Etudes Politiques et chercheur à Sciences Po-Paris, nous en dit plus. Mieux, il est plein d'arguments pour défendre sa thèse selon laquelle les Zaydanides (qu'on a pris l'habitude d'appeler les Saadiens) et surtout Ahmad al-Mansour ed-Dahbi, avaient été à l'origine de la fondation de la monarchie marocaine telle qu'elle s'était préservée jusqu'à nos jours. Une institution efficace à caractère supra-tribal fédérateur facteur d'union dans un contexte de danger permanent d'invasion et de dépendance où se fit sentir le besoin de rassembler toute les forces pour faire front. A l'époque ce fut une innovation par rapport aux héritages almoravides, almohades et mérinides Etats fondés à l'origine sur l'esprit de corps, ‘asabiyya.
« …tous les projets qui essayèrent de faire abstraction de l'ascendance sharifienne tels les projets dilla'ite, ‘ayyachide et samlalide auXVIIème bien que reposant sur la ‘asabiyya tribale, la religiosité des détenteurs du pouvoir (tous marabouts) et sur l'idéologie du jihad ne purent concrétiser leurs projets et dominer le pays en entier »
Cette institution monarchique, telle que parachevée par Ahmad al-Mansour, reposait sur un projet triptyque qui est en premier lieu de « légitimer le pouvoir à l'intérieur du pays, ensuite échapper à la domination étrangère notamment ottomane et ibérique et enfin mener une politique impérialiste ».
Pour le premier volet, il s'agit d'avoir un « dispositif légitimateur dont les principaux supports sont le discours sous ses différentes formes, les insignes du pouvoir et le cérémonial »
Dans la même optique, Ahmad al-Mansour va pousser l'audace jusqu'à adapter l'idéologie califale, la monarchie universelle islamique pour mieux contrer l'empire ottoman.
On comprend à la lecture que la prétention califale est bien plus une manière de se fonder sa propre légitimité et par là même délégitimer toute entreprise d'occupation ottomane, danger permanent provenant de l'Est du pays. Or, pour parvenir à ses fins, il fallait se parer de l'aura califale qui requiert d'avoir ascendance sharifienne arabe ; ce à quoi le sultan de la Porte Sublime ne saurait prétendre étant turc. De là, il devient inconcevable que le sultan-sharif soit le vassal du souverain de la Porte.
L'idélogie califale est surtout une expression imagée extérieure. Du coup, il est fait appel aux regalia. Ainsi, le sultan fait lui-même le prêche du vendredi et guide la prière, n'ayant personne devant lui, porte le costume blanc mansouriyya, selham et turban, frappe la monnaie sekka, institue l'ombrelle au cours de la beya', etc.
Par ailleurs, le système de gouvernement est renforcé par une armée moderne portant influences ottomanes et européennes avec plusieurs corps différents, opposés et où il est fait appel aux Andalous et aux renégats, ûluj, ceux-ci jugés plus sûrs, plus fidèles, de ce fait constituant la garde rapprochée et font partie de la maison du sultan. L'auteur affirme qu'al-Mansour était le premier à avoir introduit dans l'armée les abid al-boukhari. En plus de l'institution de l'administration du Makhzen, il y a un système financier centralisé qui fait de Ahmad al-Mansour l'un des souverains réputé les plus riches au point que des souverains européens penseront à lui pour avoir des emprunts. C'est surtout la diplomatie qui surprend par sa dynamique de savoir jouer avec les alliances et les rivalités des uns et des autres pour un pays tampon qui possède une situation géostratégique exceptionnelle avec des puissances en confrontation continuelle, les Ottomans à l'Est, les Ibériques (espagnols et Portugais) au Nord, sans oublier les Hollandais, les Français et les Anglais.

Ahmad al-Mansour va jouer sur tous les plans, exploitant les rivalités entre les différents pays européens en conflits, au point de nourrir le rêve de reconquête de l'Espagne catholique avec l'aide des Hollandais, Français et particulièrement les Anglais protestants, surtout que les Morisques opprimés ne cessent d'appeler au secours, tantôt dirigeant leur regard vers le Maroc ou encore vers les Ottomans. L'auteur, à ce propos, cite la découverte d'une lettre d'Ahmad al-Mansour adressé à un marquis espagnol qui aurait promis de lui prêter main forte en cas d'invasion des troupes marocaines de l'Espagne. On n'oublie pas la fuite d'Espagne du Morisque Chihab Hajari, auteur de « Nacer Eddine a'la alqaw lkafirine» qui arrive au Maroc en 1599, à près de dix ans de la date de promulgation de l'édit d'expulsion des Morisques. Il fut bien accueilli par al-Mansour et intégré dans le service des traductions sultaniennes.
Pour comprendre la naissance de la dynastie des Sultan-Sahrifs comme on les appelait, il faut se rappeler le contexte de l'époque de leur apparition. Ce fut l'une des périodes les plus troubles de l'histoire du Maroc après la fin de l'Andalus en 1492, le parachèvement de la Reconquista, la chute de l'Etat mérinide en 1465 et la dislocation d'un pouvoir central avec les Wattassides gouvernant uniquement Fès et Salé, le reste du territoire étant entre les mains des seigneurs tribaux, l'expansion de domination ibérique sur le littoral marocain au point que des tronçons entiers du littoral entretiennent des relations de vassalité avec la couronne lusitanienne par le biais de chefs locaux comme Yahya U Taafouft de Safi. Un monde de dépendance et de décadence qui allait susciter la montée en force des zaouiyya, notamment la confrérie jazûlite fondée par Sidi Mohammed Benslimane appelant au jihad contre les Ibériques. C'était une époque sombre apocalyptique, avec aussi des catastrophes naturelles et l'insécurité due aux exactions des hors la loi et où l'on attendait le Mahdi, le libérateur, donc une époque de messianisme par excellence.
La dynastie est née du marabout Mohammad Ibn Abderrahman, obscur sharif originaire de Tagmaddart, grand-père d'al-Mansour, dans la province de Draa, « un simple marabout militant pour son idéal comme des dizaine d'autres ». Au début du XVIè, vers 1509 les tribus du Souss lui prêtèrent serment d'allégeance. Ses fils notamment Mohamed Shaykh vont s'illustrer en prônant le jihad contre les Portugais sur le littoral. Ils profiteront de l'aide de la zaouia jazulia avant de lui tourner le dos par la suite.
L'historien a su décrire l'intelligence du diplomate Ahmad al-Mansour, sa perspicacité de meneur d'hommes qui a su s'entourer d'une multitude de savants dans tous les domaines, le bâtisseur de Ksar Badii, aussi l'homme de caractère qui peut aller audacieusement au bout de son idée malgré les conseils prudent de ses thuriféraires.
Mais le règne de Ahmad al-Mansour ne manqua pas de difficultés. Surtout pour les problèmes de succession et guerres intestines. L'auteur décrit bien les problèmes des princes prétendants à la magistrature suprême ou pouvant l'être d'un moment à l'autre. Pour régner il fallait les supprimer ou leur crever les yeux pour leur ôter ainsi toute légitimité juridique. Un aspect largement évoqué avec maestria dans le chapitre « Un colossal pouvoir au pied d'argile ». A propos du destin shakespearien des princes l'auteur écrit :
« …le seul moyen de conserver tous ses privilèges à la mort du Sultan en place et de ne pas le rejoindre très rapidement dans l'au-delà, c'était de devenir soi-même sultan. Ainsi l'ambition politique s'associait dans ce cas-là à un véritable instinct de survie »
Et puis cette triste fin d'al-Mansour qui, selon l'auteur, sera tuén, non pas par la peste comme le dit l'histoire officielle, mais par le poison qui lui est administré par son propre fils Zydan pour couper le chemin à son frère al-Ma'moun.
Reste à dire que l'héritage d'al-Mansour a laissé quelques textes de l'historiographe Al-Fichtali « Manahil al-Safa » de vrais joyaux dont l'historien se promet de faire une nouvelle édition critique.

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